«Le piège américain»: l'épopée fantastique d'un bandit québécois (entrevues)
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| Gérard Darmon et Rémy Girard dans une scène du film «Le piège américain». |
«Le piège américain», le nouveau film de Charles Binamé, raconte la carrière «américaine» du criminel Lucien Rivard. Ce Québécois aura connu un destin pour le moins particulier. Showbizz.net a rencontré le réalisateur, les auteurs et les comédiens Rémy Girard et Gérard Darmon.
Des casinos de La Havane aux clubs de nuit de Dallas, des laboratoires clandestins marseillais jusqu'à la jungle indonésienne, de La Nouvelle-Orléans à Montréal, le monde moderne se construit avec les méthodes et les moyens du crime. Des coups d'état se trament. Lucien Rivard, un trafiquant d'armes et de drogue, devient l'instrument de forces occultes sur lesquelles il n'a pas le contrôle. Il anticipe avec angoisse le déroulement malheureux de tragédies inévitables dont il sera malgré lui un acteur important.
Ce film met en vedette Rémy Girard dans la peau de Rivard. Gérard Darmon y joue Paul Mondolini, un trafiquant de drogue corse. Colm Feore y campe Bishop, un agent de la CIA anti-communiste qui joue sur plusieurs fronts (un personnage fictif). Joe Cobden interprète quant à lui Jeffrey Cohen, un jeune agent américain bien droit, décidé à faire la lumière sur certains événements troubles. À cette distribution masculine s'ajoute Janet Lane. Elle personnifie Rose Cheramie, la compagne de Mondolini.
La genèse d'un film
Des tous premiers balbutiements jusqu'au tournage du «Piège américain», il se sera écoulé environ cinq ans.
Fabienne Larouche et Michel Trudeau signent le scénario du long-métrage. Ont-ils toujours été attirés par Lucien Rivard? «L'idée a commencé à germer… En fait, c'est un concours de circonstances. On a tout d'abord connu le personnage à travers des lectures. En 2001, on lisait "An American Tabloid" de James Ellroy (paru initialement en 1995). L'auteur y raconte les années Kennedy. Dans ce roman, il y a un personnage central qui est Canadien français et qui s'appelle Pierre (Pete) Bondurant. On s'est alors demandés pourquoi Ellroy plaçait un Canadien français dans son roman dans des événements aussi importants. En même temps, je lisais "La filière canadienne" de Jean-Pierre Charbonneau. Il y a un chapitre qui porte sur Lucien Rivard. On a fait des regroupements et nous avons pensé que cet individu pourrait aussi être un personnage. Nous nous sommes dit que si on fouillait dans sa vie, on trouverait peut-être quelque chose», raconte Michel Trudeau.
Les auteurs ont aussi découvert que Rivard était un bon ami de Claude Blanchard. Dans un article, le comédien et fantaisiste avait notamment mentionné qu'il allait rejoindre son pote en Floride. Par une drôle de coïncidence, Blanchard jouait dans «Virginie», le téléroman de Fabienne Larouche. Les auteurs souhaitaient rencontrer le gangster québécois. Il y a six ans, ils ont cependant appris qu'il venait de rendre l'âme de la bouche de Claude Blanchard, raconte Michel Trudeau.
Transposer une tranche d'histoire à l'écran
Le projet, soutenu par Atlantis Vivafilm, est «arrivé sur la table» de Charles Binamé. «À la lecture, j'ai vu le film», dit-il. La version originale du scénario était différente de celle finalement portée à l'écran. Toutefois, dès le départ, le cinéaste avait remarqué le potentiel cette histoire «plus grande que nature».
Dans «Le piège américain», l'action se déroule à la fin des années 50 et dans les années 60. À la fin du long-métrage, on verra aussi Rivard être libéré d'une prison américaine en 1975. «On ne peut mettre ça en scène sans savoir de quoi on parle, sans connaître l'époque, sans consulter le plus grand nombre d'archives possible, sans fouiller», dit le réalisateur au sujet du caractère historique du film.
Peu importe l'époque à laquelle se situe une œuvre, le souci d'authenticité est toujours important pour celui qui a notamment tourné «Marguerite Volant», «Séraphin: un homme et son péché» et «Maurice Richard». La disponibilité des sources d'informations et d'inspiration varie toutefois selon les époques.
«Che» Guevara; Lee Harvey Oswald; Jack Ruby, le petit mafieux qui assassinera Oswald; John et Robert Kennedy sont des visages qui restent dans la mémoire du public. Ces personnages historiques figurent dans le film de Binamé. Ce dernier a donc dû trouver des sosies pour les personnifier, précise le réalisateur.
«Ce n'est pas un film biographique dans le sens que l'on ne raconte pas la vie de Lucien Rivard. On le prend à une époque, dans ses années américaines, lorsqu'il est à Cuba, à la fin des années 50, et au début des années 60. On jette un regard sur quatre ou cinq ans de sa vie. Là-dedans, il y a plusieurs choses qui sont vérifiées et vérifiables… Plusieurs événements internationaux mais aussi plusieurs choses qui lui arrivent. D'autres choses sont tirées en pointillé entre les personnages. Elles ont été inventées, comme le personnage de Bishop, qui est un composite de plusieurs personnes, semble-t-il… Tout comme on a inventé les dialogues de Maurice Richard et de sa femme dans la voiture (pour le long-métrage). Personne n'était là. Dans tous les films, il y a une part de vérité et il y a une part de mensonge consenti, puisque nous racontons des histoires», explique Charles Binamé au sujet de sa plus récente œuvre.
«Dans le film, la plupart des faits historiques qui sont rapportés sont vérifiés», renchérit Michel Trudeau. Toutefois, «Le piège américain», c'est «le piège de la fiction, de la reconstitution», dit-il. Vérités, fictions et perceptions se mélangent ainsi. «Quand on est capable de créer des vérités qui ressemblent à ce qui s'est vraiment passé, on a le pouvoir absolu», dit le personnage de Lucien Rivard au début du long-métrage. Ces propos sont d'ailleurs repris par l'auteur en entrevue.
Caïd québécois
À l'époque où les Québécois étaient encore nés pour un petit pain, Lucien Rivard a connu un destin extraordinaire. Il a frayé avec des figures marquantes de la pègre et de l'histoire. Jack Ruby aurait même aidé Rivard à être libéré d'une prison cubaine après la révolution.
«Au début du film, Lucien est très actif. C'est un acteur important. Il est en contrôle de ses moyens. Il joue un rôle et en est conscient. Tout bascule avec l'assassinat de John F. Kennedy. Il comprend alors qu'il fut le dindon de la farce et qu'il sera sacrifié», raconte Michel Trudeau.
En 1965, Rivard avait suscité la sympathie du public en s'évadant de la prison de Bordeaux. Alors qu'il devait arroser la patinoire de l'établissement carcéral, un jour où la température dépassait de plusieurs degrés le point de congélation, il se serait évadé grâce à des boyaux d'arrosage. «Ça, c'est la vérité qui fut construite par les médias. En réalité, il est sorti par la porte d'en-avant en soudoyant quelqu'un», réplique Michel Trudeau!
Aux yeux de la population, Rivard était devenu une sorte de personnage qui s'amusait à déjouer la police et les tenants du pouvoir, ajoute l'auteur. Plusieurs Québécois, de simples ouvriers pour la plupart qui avaient peu de moyens, avaient fait de lui un symbole de résistance au pouvoir.
Son interprète Rémy Girard abonde dans le même sens: «Comme nous étions assez soumis, qu'il puisse se révolter le rendait sympathique auprès des gens. Rivard était un homme libre et affranchi des carcans de l'époque.
Fabienne Larouche se dit fascinée par «la stature, l'envergure» de Rivard. «C'est un personnage qui est entré par la grande porte du crime. Ce n'est pas banal, surtout à un moment où les Canadiens français étaient des être opprimés. La Révolution tranquille, Expo 67, Mai 1968 n'étaient pas encore survenus. Il est assez étonnant de voir qu'un individu qui ait vraiment existé décide de ne pas se résigner à être soumis comme la plupart de ses concitoyens. Il ne veut pas être quelqu'un de passif. Il veut entrer dans le mythe américain (…). Il veut devenir puissant, avoir de l'argent, s'acheter de belles voitures, avoir de belles femmes, de belles maisons, du pouvoir… Ce n'est pas rien! Il y avait Maurice Richard mais il y avait déjà ce genre de personnages. On voyait que c'était déjà la genèse de l'affranchissement du peuple», explique-t-elle.
Ce «petit gars du centre-sud» de Montréal «changera le cours de l'histoire», dit Fabienne Larouche. Au milieu des années 60, le ministre de la Justice Guy Favreau devra démissionner après que Rivard ait corrompu des fonctionnaires. Favreau était destiné à prendre la chefferie du Parti Libéral. «Les Canadiens Anglais sont alors venus chercher un petit Québécois qui s'appelait Pierre Elliott Trudeau», poursuit l'auteure. «Il changera la face même du Canada.»
À sa sortie de prison, en 1975, Rivard disparaît de la circulation. Il décèdera en 2002. L'homme avait réussi à se faire oublier du public. Il passera les hivers en Floride. Il est étrange qu'un individu au casier judiciaire bien garni puisse traverser si facilement la frontière. On peut donc déduire que Rivard jouissait toujours de bons contacts et d'un «bas de laine» confortable.
«On dit que ce gars-là contrôlait 75% du marché de l'héroïne en Amérique du Nord dans les années 50 et 60. Ça vous donne une bonne idée. C'était sûrement payant», dit Rémy Girard.
Michel Trudeau raconte que le chroniqueur Claude Poirier avait rencontré Rivard par hasard dans les années 80 à l'étranger. Était-il encore actif dans le monde interlope? «Si les gens aiment le long-métrage, peut-être qu'on pourra le voir dans le prochain», lance Michel Trudel! «On pourrait faire deux ou trois films avec ce personnage. C'est incroyable!», renchérit Fabienne Larouche.
Dans la peau de Rivard
Le choix de Rémy Girard pour personnifier Rivard s‘est imposé à Charles Binamé et aux auteurs «Ça a toujours été, lui, Girard», dit Fabienne Larouche. Elle avait le comédien en tête lorsqu'elle a coécrit le scénario.
Le comédien était en terrain connu. La firme de production de Fabienne Larouche, Aetios, a produit «Les Bougon», célèbre comédie qui le mettait en vedette. Il a aussi joué dans les séries «Scoop», «Urgence» et «Miséricorde», coécrites par Mme Larouche et Réjean Tremblay. «Fabienne, ses rôles, c'est toujours de beaux cadeaux», croit l'acteur. Rémy Girard avait également tourné avec Charles Binamé dans «Maurice Richard», «Séraphin» et la télésérie «Blanche».
«Oui, je voulais jouer Lucien Rivard mais encore… Lorsque (Fabienne et Michel) m'ont expliqué quel genre de personnage il était… Je n'avais pas idée de qui il était vraiment, de l'envergure qu'il pouvait avoir comme trafiquant. Là oui, ça m'a intéressé tout de suite. C'est le genre de défi qui n'arrive pas souvent pour un acteur, de jouer un criminel qui soit très très loin de moi. Je n'avais aucun repère par rapport à ces gens. Je ne sais pas comment ils pensent… Quelles sont leurs angoisses? Comment se sentent-ils quand ils sont poursuivis par la police? Je ne savais rien. Il a fallu tout construire avec le réalisateur, avec Fabienne, grâce à des entrevues que j'ai faites avec des gens qui l'ont connu. C'est un défi intéressant pour moi, comme acteur», explique Rémy Girard.
Le Lucien Rivard de Rémy Girard est-il une pure composition? Est-il plutôt un calque fidèle du véritable individu? «Heu… La seule chose que j'ai de Lucien Rivard, c'est peut-être le côté sympathique du personnage. Il l'était. Il n'était pas quelqu'un d'hyper violent. Il pouvait l'être sauf que ce n'était pas quelqu'un qui avait de mauvaises relations avec les gens. Pour le reste… Tout ce qu'il pourrait ressentir (c'est de la composition). Les choix du scénario sont de plus très clairs. Ce n'est pas une biographie que l'on présente. On le voit dans un moment bien précis de sa vie», explique l'acteur.
Mondolini
«Je participais à une émission sur Radio-Canada (celle de Christiane Charrette) et on m'a passé un petit papier me disant que Charles Binamé voulait me voir. Je ne le connaissais pas. En Europe, on connaît beaucoup Arcand mais Binamé, moins. Je me suis renseigné. Tout le monde m'en parlait avec des yeux émerveillés. Je suis donc allé le rencontrer. Sa femme, qui écoutait l'émission, avait contacté Charles sur un plateau. Il essayait de me joindre en France. Il avait pensé à moi. On lui avait dit que j'étais parti faire de la promotion pour l'album, en ne lui précisant pas que j'étais à Montréal. Lorsqu'il m'a vu arriver cinq minutes après, il n'a pas compris ce qui se passait», raconte Gérard Darmon.
Comment fut-il séduit par le personnage de Mondolini? «Je ne sais pas si c'est de la séduction. Ça peut être de la curiosité», répond-il. Ce qui suscite l'intérêt du comédien français, «c'est le chemin de ces gens, qui sont nés un peu de nulle part, et qui ont des destins un peu hors du commun et hors la loi. Ces autodidactes qui se débrouillent seuls avec des méthodes qui sont plus ou moins avouables (…) C'est très intéressant d'aborder ce genre de personnages.»
Les motivations des criminels, «ce qui les fait fonctionner», suscitent aussi la curiosité de Gérard Darmon. En 1949, Mondolini (aussi appelé Mondoloni dans la vraie vie) avait notamment participé au braquage de la voiture de l'Aga Khan, l'un des hommes les plus riche du monde, et de son épouse. «Avant d'être repris de justice, plusieurs de ces gens sont épris de justice. Ils éprouvent une sorte de rébellion contre les choses établies (…) Aller voler un diamant à l'Aga Khan, qui en possède des milliers, ce n'est pas comme violer une petite fille», dit l'acteur.
Après une longue carrière criminelle, Mondolini, un pilier de la «French Connection», sera assassiné en 1985.
«Le piège américain» sort dans les salles de cinéma du Québec le 16 mai.

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