19 octobre 2004 - 16:46 Nouvelles Cinéma

La lune viendra d’elle-même: rencontre avec ses principaux artisans

par Showbizz.net


Le drame québécois La lune viendra d'elle-même tente de démystifier la mort en la regardant en face. À travers le parcours émotif d'une femme restée au chevet de son amie sidéenne, la cinéaste Marie-Jan Seille parle, dans ce premier long-métrage, de ceux qui survivent au décès d'un proche. De ceux qui se font fort pour soutenir le condamné dans l'épreuve, mais dont la détresse émotionnelle, psychologique et physique peut se faire aussi très marquée.

C'est après avoir vécu une expérience aussi intense et aussi riche en enseignements, que la cinéaste a réfléchi sur un scénario de film dans lequel le point de vue de la personne accompagnant serait dominant. Dans cet exercice où elle met en scène sa bonne amie et remarquable comédienne France Castel, Marie-Jan Seille donne la parole à ceux et celles qui ont un jour tenu la main d'un mourant. Entretien avec les deux principales artisanes d'un projet pertinent, attendu en salles le 22 octobre.

Showbizz.net – D'où origine le projet de La Lune Viendra d'elle-même Et pourquoi avez-vous accepté de vous y impliquer

France Castel – On a connu Marie-Jan Seille et moi, une femme qui s'appelait Esther, et qui était sidéenne, et qu'on a un peu accompagnée à la Maison d'Hérelle avec plusieurs autres amis. À ce moment-là, j'étais déjà amie avec Marie-Jan Seille. Marie-Jan a voulu développer un scénario à partir d'une expérience commune et m'a proposée pour le rôle de Francine. J'ai lu toutes les versions du scénario. Puis, j'ai accepté et elle a été fidèle à sa proposition.

SBN – Les étapes par lesquelles Francine passe, correspondent-elles un peu à ce que vous-même avez traversé dans cette épreuve

France Castel – D'abord, il faut préciser que c'est une fiction. Mais, oui, il y a effectivement des similitudes. J'ai aussi accompagné ma mère, et d'autres personnes ces dernières années. Et dans l'accompagnement au mourant, il y a forcément, d'une épreuve à l'autre, des points communs.

SBN – On s'intéresse à ceux qui survivent à la mort, à ceux qui la côtoient. On imagine alors qu'un cheminement spirituel et émotif particulier accompagnent certainement cette rencontre.

France Castel – Moi, j'ai eu à cheminer face à ça, oui. Je n’ai eu aucun problème à défier la mort dans ma vie personnelle. Même à la vouloir avant qu'elle vienne me rattraper. J'ai aussi accompagné des toxicomanes, l'ayant été moi-même. Et j'ai tenu des bras. Oui, on chemine. Et même à travers le rôle, l'actrice chemine beaucoup. Il est temps que l'on puisse regarder ça d'une façon plus sobre, avec moins d'éclat. Il est temps que l'on s'avance à parler de ça en disant : « Oui, c'est lourd. Oui, c'est grave. Mais ça fait aussi partie de la vie. »

SBN – C'est pourquoi, j'imagine, la scène du décès est vécue par les proches d'Aimée avec autant de sérénité.

France Castel – Oui. Il y a eu une acceptation dans l'année de l'état d'Aimée. Et à la mesure de chaque personnage, il y a eu du chemin qui a été fait. Aimée était prête à s'en aller, et eux étaient prêts à la laisser partir.

SBN – Dans La Lune viendra d'elle-même, on dit aussi des choses dures, mais vrai, qu'on a pas l'habitude d'entendre non plus par rapport à la mort. Je pense à une confidence de Francine faite à l'infirmière, alors qu'elle souhaite presque la fin de ce calvaire.

France Castel – Oui. C'est un sentiment commun, que celui de la honte de souhaiter que ça finisse. Et c'est épouvantable à vivre. Y'a beaucoup de gens qui se retrouvent enfermés dans cet état-là, et qui n'ont pas le courage de se l'avouer.

SBN – Avez-vous l'impression qu'il y a de plus en plus d'intervenants à l'écoute des besoins des accompagnateurs, de la famille, des proches du mourant Le personnage d'infirmière que joue Dominique Pétin, par exemple, s'avère nécessaire à Francine.

France Castel – Oui, car n'eut été de cette infirmière, qui a confronté la mort depuis longtemps de par son métier, Francine aurait fait un break-down, parce qu'elle souhaitait encore la sauver. Et oui, je crois que le personnel infirmier est de mieux en mieux équipé pour aider ceux qui accompagnent. On s'intéresse de plus en plus à eux. Autrefois, les gens ne voulaient pas non plus entendre parler de la mort. Ni ne souhaitaient se confier. Le discours s'ouvre, oui. Et c'est heureux. Il va y en avoir de plus en plus des morts plus lentes. Il faut donc apprendre à être capable de regarder la mort, lorsqu'on est confronté à celle d'un proche, tout en restant aussi dans sa propre vie. Il faut faire en sorte que ça ne soit plus un sujet tabou.

SBN – Connaissiez-vous Isabelle Leblanc, qui interprète Aimée, avant ce tournage

France Castel. Non. Et ce fut une rencontre extraordinaire. Mais ça, c'est le génie de Marie-Jan Seille. Elle a vu entre nous des affinités possibles. On s'est rencontrées avant de faire le film. On a travaillé les scènes, et décidé des tonalités ensembles. Et finalement, ça été une belle rencontre.

SBN – Le personnage de Francine, si vous aviez à le définir par rapport aux autres personnages de votre répertoire, qu’en diriez-vous

France Castel. Disons que c'est un contre-emploi, à un moment de ma vie où j'ai soixante-ans, où je peux livrer ce genre de possibilité d'interprétation. Il a fallu que quelqu'un me fasse confiance, qu'il me connaisse assez pour voir qu'il y avait ça chez-moi. Parce que sinon, probablement que je jouerais encore les « guidounes « (rires). Je pense que ça arrive à un bon moment dans ma vie. Un rôle ne nous est jamais donné à vivre sans qu'il y ait une raison. Y'aura toujours place pour des excès, pour l'exubérante que je suis. Mais je suis contente de montrer qu'il y a de la place aussi pour autre chose.

Rencontre avec Marie-Jan Seille

SBN – On dit que le déclic pour ce scénario est venu d'un accompagnement d’un mourant

Marie-Jan Seille – Oui. Le film est la somme de plusieurs expériences. Mais le déclic est venue d'une en particulier. Et j'ai vraiment fait la paix avec cet accompagnement là, il y a dix ans. Et c'est ce message là que j'ai voulu passer dans mon film. J'ai voulu traiter de la confrontation avec la mort comme instrument de transformation. Souvent, on ne souhaite voir la mort que comme une fatalité. Mais ce n'est pas une fatalité, c'est une réalité. Il faut donc accepter ça. Et moi, j'y suis arrivée avec l'accompagnement d'une jeune femme, il y a dix ans. Et l'épreuve fut tellement riche. On réapprend à célébrer la vie. On peut accepter à regarder notre propre mort et à ne pas la voir comme une condamnation. Au moment où on est dans l'accompagnement, on a l'impression qu'il n'y a que ça dans la vie, alors que la vie, elle, est aussi autour. Et la nature, à ce niveau là, a un effet apaisant, consolateur même. Et dans ce film, ce que j'ai voulu mettre c'est la nature en tant que symbole de toute cette « impermanence » des choses.

SBN – On a l’impression que peu importe l'individu, le cheminement face à la mort implique souvent les mêmes étapes.

Marie-Jan Seille – Dans des épreuves de longs accompagnements, la honte et la colère sont des étapes tout à faut normales, qui reviennt constamment, oui. C'est sûr que l'on vit une épouvantable culpabilité. Et c'est normal. Ce qui est grave, c'est de ne pas l'exprimer. Je ne me suis pas attardée au côté physique de la maladie, mais on sait qu'il y a une dégradation.

SBN – Sentez-vous qu'on a plus de facilité aujourd'hui à parler de la mort

Marie-Jan Seille – Je le pense, oui. Et je crois de toute façon, qu'on aura pas le choix. Il est vrai qu'à cause de notre culture, en Occident, on a pas l'habitude de confronter la mort et la souffrance. C'est encore perçu comme un échec. Ne pas pouvoir empêcher quelqu'un de mourir, c'est un échec personnel. Mais il y a effectivement un courant, qui est celui des soins palliatifs, qui ouvre une brèche dans tout cela aussi, et qui nous dit : « Ne paniquez pas. Cela fait partie d'un processus. » Et le processus par lequel passent les gens qui vont mourir, implique forcément le dénie, la colère, la dépression, pour finalement aboutir à l'acceptation. L'accompagnant passe aussi par toutes ces phases-là. Dans le désordre un peu. Mais il y a des étapes, et c'est normal. Il faut dédramatiser. Le fait qu'on ne confronte pas la mort, tient aussi du fait qu'on n'a pas du tout envie de confronter sa propre impuissance face à la mort.

SBN – Vous en avez croisée des intervenants aussi débonnaires et compréhensifs que ceux que vous dépeignez dans votre film

Marie-Jan Seille – Oh oui. Et le personnage de Dominique Pétin, c'est en fait un hommage à ces maisons-là. Et je souhaite qu'on en parle à la sortie du film. Elles accomplissent des miracles. Nous, quand on est arrivés là, et qu'on y a laissé notre amie, déjà, juste la conscience que ce sera sa dernière demeure nous rendait méfiants. Mais on a été témoin, au fil des mois, de cette magnifique disponibilité et générosité des intervenants présents, qui souvent font du bénévolat. La maison qui a servie de référence dans le film, a plus d'une centaine de bénévoles. Et à tous les niveaux, que ce soit dans l'intervention de soins, que dans la cuisine, ou à l'administration.

SBN – Et c'était nécessaire pour vous de montrer jusqu'au dernier souffle de Aimée, alors que ses proches la veillent

Marie-Jan Seille – Oui. C'était important d'aller jusque là. Et on a travaillé la respiration d'Aimée avec une consultante, parce qu'on voulait être aussi réaliste que possible. Et ces gens-là nous ont dit que souvent, au cinéma, quand on voit des séquences d'agonie, on a envie de rire parce que c'est trop rapide, trop exagéré et tellement loin de la vérité. J'ai donc tenté de restituer ça. J'ai voulu le restituer dans la longueur. Non pas pour poser sur le spectateur, mais bien pour respecter ce temps suspendu. Et puis, oui, on attend la mort. Mais c'est un passage. Et il est vrai que la mort d'Aimée, c'est une mort idéale en ce sens qu'elle a le temps d'accepter ce passage. Et qu'elle est suivi dans une maison qui respecte le rite et qui contrôle la douleur.

SBN – Vous insistez aussi pour que la naissance soit aussi représentée au même titre que la mort.

Marie-Jan Seille – Oui. Parce qu'au sortir de cette expérience, j'avais tout de suite envie d'écrire. Mais je n'y arrivais pas. Il me manquait quelque chose. Et ce quelque chose, je l'ai trouvé douze ans plus tard, à la naissance de mon filleul. J'étais là au moment de sa naissance. Et ce moment-là de la naissance et les minutes qui ont suivi, étaient, pour moi, de même qualité que les minutes qui ont suivi la mort des gens que j'aime. Et puis, c'est aussi reconnaître qu'on est infiniment petit. De là, la lune viendra d'elle-même. Elle viendra si elle le veut. On a pas de contrôle là-dessus. Et sur l'heure de notre mort non plus.



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