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Par Martin Gignac.
Qui a dit que les gens tranquilles n'ont pas d'histoires C'est ce qu'apprend à ses dépends Yannick (Marc-André Grondin) qui est gardé séquestré par Jacques Beaulieu (Normand d'Amour) devant l'indifférence presque généralisée de sa femme Maude (Sonia Vachon) et de sa fille adolescente Michelle (Mylène St-Sauvuer). Pour recouvrir sa liberté, il n'aura qu'à remporter une seule partie d'échecs face à son ravisseur, celui-là même qui est en croisade contre le Mal pour faire triompher la Justice.
Éric Tessier et Patrick Sénécal commencent à bien se connaître. En 2003, le premier a adapté le livre «Sur le seuil» du second en confiant les rôles principaux à Michel Côté et à Patrick Huard. Six années plus tard, le tandem est à nouveau réuni pour porter à l'écran le premier roman de l'écrivain, qui est souvent surnommé le «Stephen King québécois».
«On pensait que ça serait plus simple avec ‘5150, rue des Ormes', mais ça n'a pas été le cas, affirme le romancier qui a également signé le scénario. C'est un livre difficile à adapter. C'est un huis clos, on se dit que ce n'est pas vraiment compliqué. Mais c'est beaucoup dans la tête de Yannick. Et on suit quand même quatre personnages importants. Dans un roman, tu peux installer pendant 200 pages les personnages. Alors que la littérature suggère, le cinéma t'impose un rythme, des images.»
Quelques modifications
Compresser un bouquin de plusieurs centaines de pages en un film de 96 minutes n'est pas une mince tâche et des changements s'imposaient. «La seule chose qui me pince au coeur d'avoir laissé tombé par rapport au livre, c'est le côté sexuel très poussé du personnage de Michèle, révèle le metteur en scène, qui a également offert le long métrage ‘Vendus' en 2004. Il y avait un jeu entre elle et Yannick. On a essayé une dizaine de fois de l'insérer dans le récit et ça nous amenait vraiment trop ailleurs. C'est le deuil que j'ai dû faire. Pour le reste, je pense qu'en substance, tout est là .»
«Les choix que tu fais, il faut toujours que tu te demandes ‘Est-ce que ça dit la même chose que le livre', continue celui qui verra bientôt ses écrits ‘La loi du Talion' prendre le chemin du grand écran au début de 2010 par l'entremise de Podz. Ce qui était important dans ‘5150', c'est un gars qui devient fou à force d'être avec les fous. C'est le combat entre lui et Beaulieu… On a compris que pour rester avec Yannick, il fallait le plus possible que tout gravite autour de la maison.»
Un endroit qui représente la prison du protagoniste, et qui offrait un défi supplémentaire au cinéaste. Il ne peut s'en extirper, mais il ne peut non plus toujours rester dans le même lieu. «C'est intéressant de sortir de la maison, avoue celui qui a réalisé des épisodes de «Deux frères» et de «La chambre No.13». Avoir été tout le temps dans la chambre, il n'y aurait pu eu d'effets. Et les parties d'échecs, comment on rend cela visuellement intéressant Pour moi, c'est la question du contraste. Quand Yannick commence à être dans son imaginaire, on a un univers blanc où il détruit physiquement Beaulieu en le pressant comme un citron.»
Malgré les drames et les situations tordues, le rire ne se fait jamais attendre au sein de cette entreprise morbide. «Je pense qu'il y a beaucoup d'humour, concède Éric Tessier. Je me souviens que quand j'ai lu le livre, je riais beaucoup. Tu ne ris pas de la même façon que tu vas rire dans ‘De père en flic'. Il y a un effet de décalage qui se passe.»
Devant tous les projets qui sont en chantier (Podz serait actuellement attelé à transposer «Le vide»), Patrick Sénécal n'hésite pas à éclairer le présent en revenant sur l'impact de «Sur le seuil». «Je pense que c'est un premier film avec ses défauts et ses qualités. C'est un bon film, mais je pense que c'était un film qui était prudent. C'est la première fois qu'on travaillait ensemble Éric et moi, c'est la première fois que je faisais le scénario, lui qu'il faisait un film. Par insécurité sûrement, et inconsciemment, on voulait être très fidèle au roman. Là , on a été un peu plus audacieux. On sent plus de maturité dans la réalisation. Comme scénariste, je suis plus content de ‘5150' que de ‘Sur le seuil'. Il semble qu'on était plus en contrôle.»
Dans la peau de la Reine rouge
Afin de camper Michelle, Mylène St-Sauveur se sentait obligée de lire la matière première qui a été publié pendant les années 1990. «Ça m'a vraiment aidé pour mon personnage, pour l'énergie et la démarche de comprendre toute l'histoire à travers ça.»
Dans le lot, c'est possiblement cet être énigmatique et insaisissables qui a le plus souffert des coupes effectuées pour passer de la littérature au cinéma. «C'est sûr qu'en disant qu'on veut privilégier Yannick, on doit laisser tomber certaines choses, explique celle qui a été découvert par plusieurs dans ‘L'incomparable Mlle C.'. Je suis sûr que ça donné mal au coeur à Patrick de laisser tomber des choses comme ça. Mais je pense que dans l'oeuvre cinématographique, ce n'était pas une priorité. On voit qu'il y a quelque chose de pas saint entre les deux. On n'a pas priorisé ça, car ce n'était pas nécessaire.»
Peut-être que l'actrice pourra se faire justice si quelqu'un ose adapter «Aliss» du même Sénécal, qui reprenait également le canevas de cette «Alice au pays des merveilles» sur un mode encore plus terrifiant et sanguinaire «Non, il n'y a rien de fait, laisse savoir la principale intéressée. Tout le côté sexuel et violent, il faudra avoir encore plus d'ouverture d'esprit! »
Avant de débuter, celle qui a été aperçu dans «Familia», «Maurice Richard» et «Voleurs de chevaux» ne s'est pas questionnée inutilement. «J'y vais à l'instinct, j'essaye quelque chose. Je suis plus à l'écoute de ce que le réalisateur veut vraiment. Pour le reste, l'habillement, on m'a coupé les cheveux, et l'ambiance m'a aidé à me mettre dans mon personnage.»
Changement de registre
Pour sa part, Sonia Vachon n'a pas osé lire les écrits originaux. «Je ne lis pas Patrick Sénécal, car je suis trop peureuse! Mais ce n'est pas un drame d'horreur, c'est un drame psychologique. J'ai acheté ‘5150, rue des Ormes'. Il est sur ma table de chevet. Quand j'ai un petit temps de libre, je vais m'attarder à la lecture. Mais je ne promets pas de lire quelque chose d'autre de Patrick!»
L'actrice qui fait la joie et le bonheur à la télévision ne s'est jamais permise de juger cette mère de famille qui semble tout pardonner à son époux. «C'était bien important que Maude aime son mari. Et elle ne l'aime pas d'une façon aveugle. Elle est amoureuse de cet homme-là parce qu'elle aime ce qu'il est. Une femme soumise va endurer son sort. Pour moi, elle n'endure pas son sort. C'est une femme heureuse avec son mari. Elle accepte ce qu'il fait. C'est sa mission, elle le comprend. La tolérance dans la compréhension. Il y a aussi de la naïveté là -dedans…»
Habituée à jouer des rôles comiques au petit et au grand écran («Nuit de noce», «Le petit monde de Laura Cadieux», etc.), Sonia Vachon ne peut que remercier le ciel de lui avoir confié un personnage substantiel et dramatique. «Je leur ai dit souvent ‘merci de m'avoir laissé auditionné pour ce rôle-là '. Il y en a tellement des comédiennes qui auraient pu jouer le rôle de Maude. Déjà là , j'étais très contente. Je peux montrer autre chose que de la comédie. Je dis que c'est un évènement dans ma vie… Les acteurs, ça peut tout faire et pas seulement rester dans les stéréotypes non plus. Allez-y, demandez-nous le, on va le jouer!»
Méthode de travail
Même s'il a remporté un César pour sa prestation dans le délicieux «Le premier jour du reste de ta vie», la carrière de Marc-André Grondin n'a pas changé, lui qui alterne entre les récits tournés ici et ceux en France. Tout ce qu'il a besoin, c'est un bon personnage, une histoire intéressante et un réalisateur qui l'est tout autant.
Pour incarner le rôle principal, le héros de «C.R.A.Z.Y.» ne s'est pas enfermé dans une chambre pendant quelques semaines et il n'a pas regardé «Misery» en boucle. «J'ai de la misère de me préparer sans avoir fait de lecture. J'aime bien faire une lecture avec les personnes que je vais travailler pour voir comment les autres sont ensemble. C'est comme si tu es guitariste dans un band, avant d'avoir entendu la musique, tu fais ton solo chez vous. Tu arrives, la toune est bien bonne, le solo est bien beau, mais ils ne fitent pas ensemble. J'aime bien écouter la toune et ensuite faire quelque chose… On a eu la chance de le tourner en ordre chronologique, ça beaucoup aidé.»
Dans cette aventure qui n'était pas toujours de tout repos, il a particulièrement apprécié sa collaboration avec Normand D'Amour. «Je suis un gros fan de Normand. J'ai toujours trouvé que c'est un super bon acteur qu'on ne voyait pas assez souvent au cinéma. C'est sécurisant tourner avec un acteur comme ça. Tourner avec quelqu'un, c'est vivre avec pendant deux mois de temps. Tu arrives le matin, il fait des jokes, il est drôle. On tourne, on a des grosses scènes intenses, il est là à m'étrangler, on crie ‘coupez', et là lui il arrive ‘Ouin, quelle chance qu'on a Lapierre, sinon le Canadien serait dans la marde‘.»
«J'aime les personnes qui ne se prennent pas au sérieux, mais qui sont professionnelles. Tu n'élèves pas ton jeu d'un cran, c'est lui qui t'élève. Tu ne peux pas ne pas être bon à côté de lui.»
Si près, si loin
Comme dans la plupart des films de superhéros et même le dernier Tarantino, ce sont les méchants qui sont les êtres les plus fascinants. Le Jacques Beaulieu de «5150, rue des Ormes» ne fait pas exception. Son interprète, Normand D'Amour, ne s'est toutefois pas laissé envahir par cette sombre figure qui tente de combattre le Mal d'une bien drôle de manière.
«Je ne me prépare pas vraiment pour un rôle, soutient celui qui apparaissait au générique de ‘Sur le seuil'. Je me dis que si tu te prépares, il y a quelque chose que tu vas brûler. Je suis le genre d'acteur 1, 2, 3, Go! Je fais ce que j'ai à faire. Je sais le point A, je sais le point B. Entre les deux, on va travailler les scènes quand on y arrive. Beaulieu, il ne pense pas que c'est un psychopathe. Je suis allé avec la normalité jusqu'au bout. C'est un chauffeur de taxi, un père de famille, mais il a un petit penchant quelque part… En finissant le tournage, j'allais répéter ‘Le mariage de Figaro'. Je ne pouvais pas m'imprégner de monde-là .»
S'il n'est pas d'accord avec les motivations de son personnage, le grand amateur de théâtre peut comprendre le sentiment d'injustice qui l'anime. «Je me suis longtemps battu contre la justice du monde, car mon père a perdu ses deux jambes quelques mois avant que je naisse. J'ai toujours crié à l'injustice, parce que c'est probablement ce que j'ai ressenti dans le ventre de ma mère. Je suis un gars extrêmement colérique, je suis un gars qui s'est longtemps débattu pour essayer de garder un contrôle sur sa vie. Quand je suis devenu orphelin, j'ai éclaté. J'ai fait un rebirth dans mon sous-sol tout seul. Je n'ai jamais eu besoin de psychologue et j'ai braillé pendant 45 minutes. J'ai senti une boule qui partait. Je me débarrassais de cette colère-là , de cette injustice-là .»
Une autre injustice est sur le point d'être réparée. Le septième art vient finalement en force dans la carrière de Normand D'Amour, lui qui est récemment apparu dans «De père en flic» et qui sera de la distribution de «Piché : Entre ciel et terre». «En 25 ans, j'ai fait 75 pièces de théâtre. C'est beaucoup. Entre ça, j'ai fait des téléromans, des petits rôles au cinéma. ‘Tout est parfait' est arrivé dans ma vie il y a quatre ans, où je n'avais que du théâtre et que je fouillais des mes REER, et tout repart. Dans la carrière d'un acteur, il y a des hauts et des bas, et là je suis dans un haut. Je ne peux pas demander mieux.
«5150, rue des Ormes» prend l'affiche le 9 octobre 2009.


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