24 février 2009 - 8:11 Entrevues Cinéma

«Cadavres» dans le placard

par agencenews


Par Martin Gignac.

«Cadavres» fera scandale. Pour le meilleur ou pour le pire. C'est du moins ce qu'espère son réalisateur Érik Canuel qui offre une histoire incroyablement malsaine en ayant notamment recours à Patrick Huard et à Julie Le Breton dans des contre-emplois.

La famille. Personne ne la choisit. Et il faut vivre avec. Après la mort de maman (Sylvie Boucher), les enfants ne savent plus comment réagir. Raymond (Patrick Huard) n'a jamais été très vite et il continue à aimer secrètement sa sœur Angèle (Julie Le Breton). Cette dernière, célèbre comédienne de feuilleton de série B, vient d'être larguée par le producteur (Gilles Renaud) de son émission. Le frère et la sœur emménagent à peine dans la demeure familiale que les problèmes débutent. Tout d'abord par la présence de fantômes. Puis de cadavres indésirables qu'il faut enterrer dans le jardin. Rapidement, les individus louches se succèdent à leur porte. Paulo (Christopher Heyerdahl) et Paulette (Marie Brassard) cherchent un colis. Jos-Louis (Patrice Robitaille) et Rocky (Hugolin Chevrette) n'hésitent pas à sortir leurs armes pour se faire respecter. Tout le contraire de l'agent Pilon (Christian Bégin) qui a un faible pour Angèle. Plus il y a de gens, plus il y a de mortsÂ…

Visions particulières

Cette adaptation du roman de François Barcelo est un retour aux sources pour son cinéaste Érik Canuel. Ce touche-à-tout, qui n'hésite pas à lorgner vers la comédie romantique («Nez Rouge») ou le drame du terroir («Le survenant»), lui permet de revenir à un univers très près de son premier essai «La loi du cochon». En beaucoup plus dérangeant et sardonique.

«Le film me parle, il me dit ce qu'il veut, explique le metteur en scène. Qu'est-ce qui fait que je choisis ce sujet-là Qu'est-ce qui fait qu'un être humain peut marcher sur un fil, d'un côté c'est pathétique et de l'autre c'est drôle C'est de l'humour noir et j'aime ça. Je fais une blague souvent. Après «Polytechnique», «Cadavres». C'est de mauvais goût, mais c'est drôle. Tu n'es pas obligé d'aimer ça. C'est un peu ce que le film dit à la fin. Si vous n'aimez pas ça, change de poste, tu as le droit. Je ne pense pas détenir la vérité. Je fais sérieusement mon métier mais je ne me prends pas au sérieux. J'ai du plaisir, j'ai eu du fun à faire ça. Je savais qu'on se ferait probablement crucifier par bien du monde, qu'on allait être PG-32, mais je savais qu'il y avait bien du monde qui aimerait ça.»

Le long métrage, tourné dans les premiers mois de 2007, aurait dû prendre l'affiche au courant de 2008. Avec les problèmes économiques liés à un important distributeur (Christal Films), la sortie a été retardée. Jusqu'au début de 2009, tout chaud pour ouvrir la nouvelle édition des Rendez-vous du cinéma québécois.

C'est surtout le nouvel effort du tandem Canuel/Huard depuis le très populaire «Bon Cop Bad Cop». Un changement drastique d'univers où la zone de confort n'est plus de mise. «Je sais pertinemment que si je fais 10% du box office de «Bon Cop Bad Cop», je vais être tellement content, raconte le créateur de «Le dernier tunnel».Au niveau marketing, ils ont tenu à mettre «Par le réalisateur de «Bon Cop Bad Cop». Fine. Je leur ai dit «Mettez ça», et mettez aussi «Et c'est pas pantoute pareil». Ils ne l'ont pas mis. La bande-annonce donne un style pour amener les gens au cinéma. Est-ce que les gens vont trouver ça Pas vraiment. La bande-annonce est très thriller et là tu arrives dans un film weird.»

Les œuvres d'Érik Canuel sont toujours aisément reconnaissables par le soin accordé à leur réalisation. « J'aime le cinéma pour réfléchir dans son enveloppe, dans son contenu. J'ai un peu la mentalité japonaise que le cadeau c'est autant l'emballage que le contenu. J'ai passé des heures à travers des livres de peinture. J'avais une nécessité pour moi de rendre le laid beauÂ… Tu regardes le film et tu sens ce que ça peut sentir. Tu as l'impression que ça sent la marde. Mais c'est beau. »

Au-delà du spectre québécois

Qu'on l'adore ou qu'on le déteste, «Cadavres» tranche avec tout ce qui se fait dans la Belle Province. «On n'en a pas trop vu dans le cinéma québécois, reconnaît Hugolin Chevrette. C'est un nouveau genre. Un peu comme «St-Martyr-des-Damnés». C'est très sombre, très terreux, très sale.»

«Ça se rapproche un peu de «La loi du Cochon», poursuit Gilles Renaud. Ça ne ressemble pas à grand-chose qu'on a vu ici. Mais il y a un film de Louis Bélanger qui s'appelle «Le génie du crime». C'est un peu glauque comme ça aussi. Mais lui, c'est encore plus glauque. Je ne sais pas si on va être capable d'aller encore plus glauque que ça!»

Pour Marie Brassard, le processus de création reflète l'état d'esprit de son principal artisan. «C'est un mélange de l'humour particulier d'Érik, de cet aspect absurde du scénario. Ça m'a rappelé un peu l'esthétique de Caro et de Jeunet. Mais c'est un film qui a vraiment un caractère unique.»

«Ça correspond un peu à un genre de cinéma que j'aime regarder en tant que spectatrice, répond tout simplement Julie Le Breton qui en a surpris plus d'un dans «Maurice Richard». Quand je suis tombé là-dessus, j'ai voulu sauter dans l'univers.»

De son côté, Patrick Huard est bien heureux de trancher avec le passé. «C'est un peu le but. Que le film qui suit «Bon Cop Bad Cop» ne soit pas le même genre. Pour que les gens, le milieu, et nous aussi on sache qu'on ne fera pas un seul genre de films.»

Entre frère et soeur

De tous les personnages, les plus déstabilisants sont ceux campés par Patrick Huard et Julie Le Breton. Le réalisateur de «Les 3 p'tits cochons» incarne un Raymond renfermé qui a comme conscience le fantôme de sa mère. «Ce qui m'attirait beaucoup, c'est son côté un peu minable, relate le principal concerné. Il est dans un moment de sa vie où rien ne l'intéresse. Il s'est laissé allé physiquement, mentalement, émotivement. Et on se rend compte que c'est à cause d'une brisure. Il est en amour avec sa sœur, mais c'est un amour impossible. Comme acteur, c'est un bon challenge, une belle affaire à jouer. C'est très intérieur, ce n'est pas le genre d'affaire que je fais d'habitude.»

En proie aux crises et aux pleurs abondants, la Angèle de l'ouvrage peut s'apparenter à la femme fatale que défendait Julie Le Breton dans «L'œil du chat». En plus sombre et plus éclaté. «Le personnage était tellement loin de moi, tellement étoffé, tellement tout croche, pas super aimable au premier abord, mais je me suis découvert beaucoup d'empathie pour elle. En dedans, c'est vraiment un enfant qui est pogné dans un corps de femme. Elle pense que c'est ça une femme, de montrer ses atouts, que c'est d'être nu, d'être agace. Il y en a beaucoup de filles qui sont prises avec cette espèce d'image-là, qui ne savent pas qu'elles peuvent être fortes autrement. »

Public averti

Violence, nudité, thèmes matures, humour pétrolier : «Cadavres» s'apparente au réel pour mieux verser dans la bande dessinée. Au risque d'en secouer plus d'un. «Il faut le voir comme un film drôle, précise Gilles Renaud qui fera une apparition dans le prochain opus de Catherine Martin. À qui s'adresse les films de Quentin Tarantino C'est un film qui va trouver son public. Je ne sais pas s'il va marcher beaucoup au cinéma, mais je suis convaincu qu'il va marcher beaucoup en DVD. Cela va devenir une espèce de film que les ados vont regarder.»

Des propos rejoignant la pensée de Marie Brassard qui s'apprête à retourner au théâtre. «Je ne suis pas certaine que c'est un film pour les enfants. Je pense que c'est un film pour les gens qui ont de l'humour en fait. Pour les gens qui aiment bien les comédies noires, pas trop propres.»

«Je n'ai pas été choqué, s'exclame Hugolin Chevrette, un as du doublage. C'est sûr qu'il y a une relation entre deux personnages qui est assez heavy, bizarre et très taboue. Mais en même temps, il y a plein de familles qui l'ont vécue et la vive encore aujourd'hui.»

En revanche, Patrick Huard n'est pas prêt à mettre le long métrage dans la catégorie «adulte». «Un film comme «Cadavres» s'adresse à tout le monde. Je pense que c'est un film qui peut être très grand public. Mais l'affaire, c'est que si tu te juges toi-même en tant que spectateur en regardant le film, si tu ne laisses pas ton côté le plus sombre s'exprimer, tu vas vivre des malaises. Il n'y a que les gens qui ne se jugent pas eux-mêmes qui peuvent avoir du fun. Sinon, c'est un peu intimidant.»



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