23 octobre 2008 - 8:56 Entrevues Cinéma

«Le Déserteur»: les tourments de la guerre (entrevue)

par Showbizz.net


«Le Déserteur» est le premier long-métrage de Simon Lavoie, un tout jeune réalisateur qui n’a même pas encore 30 ans. Showbizz.net a rencontré le cinéaste ainsi que les vedettes Émile Proulx-Cloutier, Danielle Proulx et Viviane Audet.

Le 7 mai 1944, à Saint-Lambert-de-Lévis, des constables de la Gendarmerie Royale abattent un jeune conscrit d’une balle dans le dos. Son nom est Georges Guénette (Émile Proulx-Cloutier) et il a un jour déserté l’armée. C’était son seul crime. Quelques jours plus tard, un journaliste (Benoît Gouin) à l’emploi du Bloc populaire, un parti politique opposé à la conscription, se rend à Saint-Lambert pour faire la lumière sur les circonstances de ce drame. Par l’entremise des témoignages recueillis par le journaliste, les derniers mois de la vie du jeune homme nous sont contés. Nous découvrons le quotidien d’un conscrit déserteur vivant dans la clandestinité : sa relation tendue avec ses parents (dont il était le seul soutien), ses liens avec d’autres fuyards, ses amours contrariés avec une jeune femme mariée du village, ainsi que les motifs de sa désertion. Il s’avère finalement que la mort de Guénette est liée à un autre événement : l’hiver précédent, un constable de la gendarmerie est sévèrement tabassé par quatre jeunes gens du village. L’identité des coupables demeure obscure, mais on soupçonne Guénette d’avoir été l’un d’eux…

Raymond Cloutier et Danielle Proulx, les parents d’Émile dans la vraie vie, campent ses parents à l’écran. Le trio est réuni au cinéma pour la première fois. Le jeune acteur avait toutefois joué avec son père dans les films «Mathusalem» I et II de Roger Cantin.

Danielle Proulx et Émile Proulx-Cloutier n’ont pas laissé leurs liens influencer leur jeu. «Le scénario dicte les rapports familiaux», dit la comédienne en entrevue. Émile abonde dans le même sens en précisant que des facteurs comme la direction du réalisateur, les lieux et le contexte du film influencent aussi le jeu.

Viviane Audet personnifie quant à elle l’amour de Guénette. Sébastien Delorme et Gilles Renaud, entre autres, font aussi partie de la distribution.

L’élément déclencheur

Il y a sept ans, la lecture de l’essai «La crise de la conscription» d’André Laurendeau a en quelque sorte inspiré Simon Lavoie. On y faisait part d’un fait divers désormais oublié: la mort par balles d’une jeune conscrit appelé Georges Guénette qui avait déserté l’armée.

«En rencontrant mon producteur, je lui ai présenté des projets dont celui-là. Tous les deux, on a commeflashé là-dessus. On a décidé d’y aller avec ce projet. Je savais quand même peu de choses à propos de cette histoire-là. J’avais seulement ma prémisse. Étant jeune, je suis un petit peu complexé à l’idée de ne pas avoir l’autorité intellectuelle d’un historien ou de quelqu’un de peut-être plus âgé qui en saurait long sur le sujet pour l’aborder (…). Même si ce film est inspiré de l’histoire de Georges Guénette, ce n’est pas rigoureusement l’histoire de ce jeune homme. C’est une extrapolation quand même romancée. C’était par contre important pour moi de faire mes devoirs et de pousser à fond ma recherche. J’ai systématiquement dépouillé tous les journaux d’époque, beaucoup d’archives. J’ai fait un travail de recherche qui était d’autant plus important parce que je ressentais le besoin d’être crédible pour parler de ce sujet-là.»

Dans «Le Déserteur», Georges Guénette est présenté comme un fils unique. Dans la vraie vie, il avait des sœurs, dit le cinéaste. Lavoie a rencontré l’une d’elle, toujours vivante, il y a quelques années. Il a également rencontré les frères de certains personnages vus dans son long-métrage et des contemporains de Guénette.

«Ce qui est drôle, le factuel, j’ai pu le trouver dans les journaux. La mémoire, ça oublie. Ça devient plus flou. Ce que les gens de Saint-Lambert-de-Lévis m’ont apporté, c’est l’esprit de l’époque. Comment ils se sentaient, des petits détails impossibles à trouver dans les journaux, dans les (comptes-rendus) des procès et dans les livres d’histoire», raconte le cinéaste.

Berthe, la femme que Georges aime à l’écran et dont le père a incité à marier un meilleur parti, n’existe cependant pas. Le cinéaste et auteur l’a inventée. Une photo de Guénette en compagnie d’une jeune femme que personne de Saint-Lambert n’a pu identifier l’avait inspiré.

Un film politique

«Je dirais que mon film, c’est avant tout un drame humain, une tragédie, mais qui a des assises historico-politiques. C’est un drame qui ne pouvait se dérouler dans un contexte autre que celui de la conscription. C’est comme la toile de fond, je vous dirais, l’aspect politique. Je ne suis pas historien. Je n’avais pas la prétention de faire une lecture des événements. J’ai plutôt fait de la recherche. Je me suis fondé sur le consensus des historiens quant à cette époque: l’espèce de refus des Canadiens français de participer à la conscription», répond Simon Lavoie.

«Je voulais tout simplement (créer) un contexte historique qui soit précis, qui soit véridique, pour vraiment bien ancrer ce drame», ajoute-t-il.

Il est impossible de ne pas parler de «Passchendaele», un film patriotique tourné par le canadien Paul Gross, et dont l’action se déroule durant la Première Guerre, à Lavoie. Le réalisateur ne l’a pas vu sauf que plusieurs journalistes ont déjà abordé ce long-métrage en entrevue avec lui. «J’ai l’impression que par rapport à ce film-là, le mien est imminemment québécois. Il est ambigu, circonspect et n’affirme pas de vérités concrètes. J’ai l’impression que « Passchendaele » est comme un film un peu patriotique qui vise à se forger des héros», réplique Simon Lavoie.

Pour Danielle Proulx, le film suscite de nombreuses questions. Il traite évidemment d’un sujet politique qui est abordé «humainement», à son avis.

Le langage

Le niveau de langue du film semble bien adapté à l’époque. Le cinéaste, qui vient de Charlevoix, s’est inspiré de parents plus âgés qui utilisent un langage qui n’est peut-être pas si éloigné de celui du Québec rural des années 40. Il ne voulait pas faire ancien ni créer de distance mais souhaitait tout de même éviter les anachronismes.

«Les âmes, un cœur humain, les élans, les passions, les contraintes, les désirs, les échecs, c’est sans époque tout ça. Il fallait vraiment que les mots soient justes et que les expressions soient bien choisies. On a vraiment travaillé pour que ça passe», ajoute Émile Proulx-Cloutier

L’aspect visuel

«On voit l’hiver (dans le film) On ne voit plus l’hiver au cinéma. Ça m’a enchantée! J’ai trouvé ça tellement beau», dit Danielle Proulx. Pour des raisons techniques ou financières, peu de films ou téléséries sont désormais tournés durant la saison hivernale, fait-elle remarquer.

La lumière, les plans de caméras, les images et la musique ont quant eux impressionné Émile Proulx-Cloutier. Pour bien apprécier le film, il faut le voir sur grand écran, dit-il.

Les comédiens et le scénario

«Le Déserteur» fait place à toute une gamme d’émotions. Quelle fut la réaction des comédiens lorsqu’ils ont lu le scénario

Beaucoup de choses ont interpellé Émile Proulx-Cloutier: «Tout d’abord, c’est un film qui est très bien écrit, pour en écrire moi-même et en avoir lu quand même quelques-uns. Je connaissais Simon. J’avais vu ses courts-métrages. Je connaissais son immense talent. Je me suis dit (Lavoie) a vraiment pondu une histoire intéressante. La seule façon dont le film est raconté est super originale dans la constitution même du récit mais en même temps, c’est super simple aussi. Tout le monde comprend mais ce n’est pas raconté de façon traditionnelle.»

«Je me suis dit que ce film va parler à parler à l’extrême intelligence et à l’extrême sensibilité des spectateurs, quelle que soit leur culture cinématographique, ajoute-t-il. J’ai été vraiment séduit par le fait que (Lavoie) ait décidé d’aborder une période de l’histoire qui soit vraiment rare dans notre cinéma. Souvent, on parle des années 60 ou du Québec d’antan, très loin.» Les années 40 ne sont pas aussi colorées que les années 60 pour l’acteur sauf que c’est une période fondamentale.

«Le déserteur» est un film d’époque mais qui n’est pas figé dans son temps. Certains questionnements ou encore les divisions soulevées entre Canadiens et Québécois sont toujours d’actualité, dit le jeune comédien.

«À la lecture, tout d’abord, c’est une très belle histoire, je me rendais compte que je ne connaissais pas ce temps-là. La Deuxième Guerre, on en a très peu entendu parler du point de vue d’ici (…). J’ai adoré ça. J’ai trouvé que c’est un film qui parlait beaucoup. On rentrait dans une espèce de microcosme pour parler de quelque chose de très grand. Il y a quelque chose qui m’interpellait… (Je me disais) est-ce que ça se pourrait encore, aujourd’hui, une conscription Qu’est-ce que ça serait Moi, qui aie un fils de cet âge-là… Je pense qu’il y aurait mobilisation (…). Ma mère a eu dix enfants. J’en ai eu juste un. Je pense que maintenant on serait moins prêts à les envoyer à la guerre et à les perdre, nos enfants. Ce scénario m’interpellait sur le sens du patriotisme, le sens de la guerre», raconte Danielle Proulx qui remarque que, depuis quelques années, le Canada, connu pour son côté pacifique, a pris un virage plus guerrier.

Pour Viviane Audet, il était tout d’abord intéressant de prendre conscience de l’époque. Comment a-t-elle abordé le personnage de Berthe, une jeune femme soumise aux décisions de son père et qui devra choisir un bon parti plutôt que l’amour véritable

«J’ai 26 ans. J’ai une grand-mère qui m’a raconté un peu comment ça se passait dans son temps… Mais de se replonger à cette époque-là et de prendre conscience à quel point les femmes n’avaient pas leur vie en main. Elles étaient complètement sous l’emprise de décisions masculines. C’est sûr que dans les années 40, il y avait des femmes qui se battaient, qui étaient un peu plus libérées. Je pense qu’en milieu rural, là où l’histoire se déroule, que c’était un peu plus marqué, cet aspect-là, des femmes qui attendaient le verdict le verdict favorable de leur père pour prendre mari. Je ne voulais pas que Berthe soit trop soumise mais en même temps, c’est plus qu’une soumission d’humain à humain. C’est une soumission sociale (…). Berthe, c’est vraiment un exemple de ce genre de femmes à cette époque», explique Viviane Audet.

Berthe se plie aux conventions de l’époque mais reste amoureuse de Georges alors qu’elle a marié un autre homme. Le déserteur et la jeune épouse iront même jusqu’au bout de leur passion. «C’est ça qui est quand même étonnant! C’est ce que je trouvais intéressant que de jouer une femme encarcanée dans cette époque et ces mœurs et qui va, au nom de son amour qui est plus fort que tout, passer par-dessus son mari et aller voir Georges. En même temps, c’est peut-être arrivé à cette époque-là assez souvent. Même si elles étaient prises dans les mœurs sociales du temps, les femmes avaient quand même un cœur, des passions…», raconte Viviane Audet.

À la lecture du scénario, la jeune comédienne était très excitée. Elle était contente de se retrouver au cœur de «cette belle histoire» et de se plonger dans les années 40. «Pour moi, c’était un beau cadeau», dit-elle.

Une scène lors de laquelle Georges revient à Berthe, qui étend du linge à sécher à l’extérieur, est la plus touchante selon la jeune comédienne. Elle étend des draps, sa vision est obstruée sauf qu’elle sent la présence de son amour qui approche. «C’est une scène toute en finesse. Lorsqu’on l’a tournée, ça demandait tout de même des manipulations, mais c’est comme une scène dentelle du film. C’est comme une scène-charnière du texte. Ils se revoient pour la première fois. Elle est dans son rôle de femme au foyer. Elle fait sa job de femme qu’on lui a imposée. Il arrive. Il sort du bois. Ça fait deux ans qu’elle ne l’a pas vu», raconte Viviane Audet.

Le déserteur

Qu’est-ce qui incite le personnage de Georges Guénette à déserter l’armée «Je pense que les motifs de Georges sont multiples. Il y en a beaucoup. Il y en a qui sont plus forts et il en a dont il n’est même pas conscient. Certains sont expliqués. D’autres sont cachés. Parmi eux, je suis sûr que vous en avez ressenti certains. Le film vous a chuchoté à l’oreille un ou des motifs par rapport à sa crainte. Quelqu’un d’autre va regarder le long-métrage et va ressentir autre chose. En même temps, j’ai envie de rester prudent dans ma réponse. Ça fait partie de l’un des grands intérêts du film d’aller s’asseoir là (au cinéma) et d’aller se poser la question… Aller déceler ce que l’on reçoit du personnage. Qu’est-ce qui se fait qu’on se cache, qu’on se terre, qu’on se retire du monde», répond Émile Proulx-Cloutier.

«Qu’est-ce qui fait que lui et 4.000 autres gars ont fui comme lui… Que 16.000 autres ont trouvé des façons de ne pas se rendre à l’armée, des façons détournées par rapport à la loi», ajoute-t-il. L’acteur laisse la réponse aux cinéphiles.

«Le Déserteur» sort dans les salles du Québec le 24 octobre.



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