par Martin Gignac.
André Mathieu (Patrick Drolet) est mort à 39 ans en 1968 d’une maladie liée à son alcoolisme. Comment cet artiste émérite, surnommé le Mozart québécois dans les années 1930 et 1940, a pu passer l’arme à gauche en étant oublié de presque tous ses pairs C’est ce que se demandent les artisans de «L’enfant prodige».
Pour remettre les pendules à l’heure, le metteur en scène Luc Dionne a pris soin de se laisser guider uniquement par les compositions de son sujet. «La musique est devenue la trame dramatique du film, la courbe de mon histoire, raconte-t-il lors d’une rencontre dans un hôtel de Montréal. De sa jeunesse jusqu’à la fin de sa vie, j’ai littéralement une ligne musicale. Sur cette ligne, j’ai fait des choix. À partir de cette trame, j’ai écrit un scénario. J’ai littéralement écrit des séquences qui vont sur la musique. Je répète souvent, avant de voir ce film-là , je l’ai entendu. »
Revenant à la biographie de l’histoire d’un Québec récent après sa première réalisation «Aurore» et l’adaptation de «Monica La Mitraille», le musicien de formation n’a pas nécessairement voulu s’intéresser et développer toutes les causes qui pouvaient expliquer la déchéance de son héros, telles les relations difficiles avec ses parents (qui sont interprétés par Macha Grenon et Marc Labrèche) et sa propension à abuser de la bouteille. «C’est ma signature à moi. Jamais je ne porte de jugement. On peut trouver ça lâche. Je n’ai pas à donner mon opinion. Pour moi l’alcoolisme d’un artiste en colère, ce n’est pas le propos principal du film. Dans le cas de Mathieu, cela a porté à sa mort. Mais on n’était pas là , on ne savait pas ce qui s’est passé. Ce qu’on a est toujours la vision un peu tordue de quelqu’un qui nous raconte à travers un prisme, le téléphone arabe. Je me contente de montrer des évènements.»
Pour mener à bon port ce récit, Luc Dionne a marché main dans la main avec le pianiste Alain Lefèvre, l’instigateur de ce projet cinématographique «Je n’ai pas la prétention de prétendre que tout m’appartient, avoue le cinéaste. Alain, dans sa démarche de faire connaître l’Å“uvre d’André Mathieu et de faire connaître le compositeur, trouve à un certain moment donné que le médium cinéma pourrait être bénéfique.»
La musique avant tout
Après avoir joué les pièces d’André Mathieu pendant 33 années, Alain Lefèvre change légèrement de registre en prenant soin de ne pas trop empiéter sur le travail des autres. «C’est certain que dans mon contrat, j’étais directeur artistique du film musical, et j’avais aussi un titre qui s’appelait conseiller à la scénarisation, explique-t-il. Et ça je n’ai pas voulu l’employer. Je ne me suis jamais donné le droit d’influencer. Quand Luc a préparé son scénario, je n’ai jamais, jamais intervenu. Cela n’aurait pas été honnête. Je n’aurais pas aimé qu’on me le fasse et je ne l’ai pas fait à Luc.»
Au sein ce drame humain où les joies et les déceptions se suivent, il est possible de se laisser uniquement guider par les notes de piano qui arrivent jusqu’aux oreilles. «Dans le film, ce qui m’a plu, c’est l’importance apporté à la musique, concède celui qui va bientôt donner une plateforme à des compositeurs québécois vivants comme François Dompierre et Denis Gougeon. On a quand même des scènes où il y a près de cinq minutes sans parole. À mon avis, c’était un risque qui marche. La musique de Mathieu, c’est elle qui parle le plus de lui. On aurait pu raconter plein de choses sur Mathieu. C’est une histoire à l’infini, mais je pense que quelque part, on voulait faire rejaillir son génie, son attitude musicale.»
Mais si on avait reconnu son talent, si on lui avait donné sa place, est-ce qu’André Mathieu aurait pu la prendre malgré les démons qui le rongeaient et la société conservatrice dans laquelle il évoluait «Je pense que oui, maintient Alain Lefèvre. S’il était né dans une autre civilisation, s’il avait eu des gens qui l’avaient appuyé. Ce que je trouve le plus terrible, c’est le nombre de grands artistes qui ont été alcooliques, mais qui ont été soutenu par leur collectivité. Mathieu, c’est comme si certains de ses collègues étaient heureux qu’il se plante, par jalousie. Ça on n’est pas rentré là -dedans. Mais on ne sait jamais. Qui sait, peut-être dans 15 jours, Hollywood voudrait faire un film sur lui. C’est quand même extraordinaire un enfant qui compose un concerto à l’âge de cinq ans et demi…».
Prendre sa place
Après avoir appris qu’un long métrage sur André Mathieu se préparait en coulisse, l’acteur Patrick Drolet a sollicité une audition à la productrice Denise Robert, alors que les deux se trouvaient sur le plateau de tournage du grand succès de l’été dernier «De père en flic». «Je n’ai jamais fait ça, lance en riant le comédien qui a remporté un prix à Locarno pour son rôle dans « La Neuvaine ». Je suis un musicien frustré. Je voulais vraiment faire un musicien classique. Je l’ai proposé à Denise. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. C’était inconscient. En bout de ligne, je suis très content. Mais je n’ai jamais fait ça au théâtre ou à la télévision.»
Comme plusieurs personnes de son époque, celui qui était récemment à l’affiche de «Le bonheur de Pierre» et «Le grand départ» ne connaissait pas beaucoup l’homme qu’il allait incarner, mais suffisamment pour avoir le goût de relever le défi. «Lorsque j’étais à l’école de théâtre, j’étais disquaire chez Renaud-Bray. Personne ne voulait avoir la section classique. J’ai découvert des choses fantastiques, dont quelques pièces d’André Mathieu. Je savais que c’était un compositeur et qu’il y avait une salle à son honneur à Laval. Dès que j’ai su que j’allais faire le film, j’ai approfondi des trucs…»
«Mais le nombre de personnes qui pensent que c’est un amuseur public ou un ancien politicien à Laval, c’est incroyable. Et sur les plaques d’immatriculation, c’est écrit « Je me souviens ». Ce n’est pourtant pas un gars qui est né à l’époque de Jésus de Nazareth ! Ce qui est fou, c’est que Mathieu est un gars qui est joué partout dans le monde, mais pas dans les conservatoires de musique. C’est sûr que c’est quelqu’un qui a dérangé, qui n’était pas à la bonne place au bon moment. Mais est-ce que c’est à cause de tout ça qu’on l’a oublié Je ne sais pas.»
Ce qu’il sait cependant, c’est l’importance d’incarner une personnalité du passé sans la singer et ce, même s’il ne lui ressemble pas de prime abord. «Il y a des photos d’André Mathieu dans la vingtaine où je suis vraiment resté bête, contrebalance celui qui sera bientôt de la distribution du prochain essai de Bernard Émond. Mais il n’est pas une figure connue du public comme René Lévesque ou Maurice Richard. C’est quelqu’un qui s’exprime par la musique. Et avant de mourir, Mathieu avait la voix plus rauque que Tom Waits. Je ne voulais pas jouer ça, je ne suis pas un bon imitateur. J’avais envie de le prendre plus intérieur, que c’est la musique qui allait guider tout ça. Je l’ai dit à Luc au début du tournage : « Le personnage principal de ton film n’est pas André Mathieu, c’est son Å“uvre. » C’est la raison, je pense, pourquoi le film a été fait. Oui, c’est un alcoolique, mais ce n’est pas ça qui est important. C’est que sa musique soit en avant-plan. Et ce n’est pas non plus de le mettre sur un piédestal, mais qu’on lui redonne la place qui lui revient.»
Père et carrière !
Bien que Marc Labrèche connaisse Alain Lefèvre depuis une dizaine d’années, ce n’est pas le célèbre pianiste montréalais qui lui a confié le personnage de Rodolphe, le père d’André Mathieu. «Je pense que c’est Luc Dionne, se remémore celui qui n’a pas été vu au grand écran depuis « L’âge des ténèbres ». Alain était en tournée. Je pense qu’il ne le savait pas. Il l’a su en revenant. Peut-être qu’il a été très déçu !»
Pour l’occasion, il n’a pas trop voulu se fier à la vraie figure paternelle, qui était également musicien. «Je suis parti du texte. Il ne fallait pas avoir d’idées préconçues. On ne voulait pas faire de copier-coller avec la réalité. Même physiquement, je ne ressemble pas au vrai Rodolphe. Les histoires qu’on entendait sur les personnages étaient tellement contradictoires. Le père, on a dit de lui qu’il était aussi tyrannique que bon, aussi patient que sévère. Il y a une histoire qui dit qu’il faisait boire du cognac à André à cinq ans pour le garder éveillé ! Il y a d’autre au contraire qui dit que oui, il était vigoureux et sévère, mais qu’il était vraiment à l’écoute, qu’il a tout fait pour épanouir le génie de son fils.»
«Il fallait choisir une voie. Luc a choisi celle du père relativement compréhensif, à l’écoute de son fils. Il se basait sur la phrase qu’André aurait dite à la mort de son père « Je viens de perdre mon meilleur ami ». C’est un signe qu’ils étaient en bonnes relations. Mais des fois, les tortionnaires aussi l’étaient, avec le syndrome de Stockholm! Cela fait à peine 40 ans qu’André Mathieu est mort, mais les gens racontent des histoires, embellissent ou salissent la réputation.»
S’il fait la joie et le bonheur d’un public fidèle dans ses émissions de variétés qui sont présentées depuis des lunes à la télévision, Marc Labrèche a hâte de voir de quoi demain sera constitué. «J’essaie de développer un projet de film pour le cinéma, concède celui qui a notamment été dirigé par quelques-uns des plus grands noms du septième art québécois, de Michel Brault à André Forcier. Je vais voir comment les institutions réagiront. Je commence à être un peu tanné de la télévision : cette espèce de beat, de montage saccadé, cette énergie survoltée tout le temps. Pas que j’ai moins de plaisir ou moins d’énergie pour le faire.»
«Là je dévore la slow TV. Les gens qui se parlent, une conversation bien écrite, toute simple. J’ai envie d’écouter des gens me raconter une histoire. C’est dans ce sens-là que je trouve que le cinéma est très séduisant, qu’il me sort de mon monde de télévision que j’adore. C’est un exutoire, c’est une catharsis, je m’amuse et je me défoule, j’ai du fun, mais c’est un cadre très limité. On fait ça, on a du plaisir à le faire, mais on ne peut pas faire vraiment autre chose. Je ne peux pas partir en reportage et changer de beat. C’est vraiment du punch, du punch, et de la caricature. Le cinéma ou le théâtre me permettraient de travailler sur des énergies différentes…»
«L’enfant prodige» prend l’affiche le 28 mai 2010.

























