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Par Martin Gignac (photos Eva Blue).
Les Hamel vivent ce qu’il y a de pire au monde. Leur petite fille Jasmine a été violée et assassinée. Pendant que Sylvie (Fanny Mallette) pleure toutes les larmes de son corps, son mari docteur Bruno (Claude Legault) décide de kidnapper et de torturer l’auteur (Martin Dubreuil) de ce crime atroce. Les forces de l’ordre menées par l’inspecteur Mercure (Rémy Girard) auront une semaine pour retrouver ce père de famille enragé avant qu’il n’exécute son prisonnier.
À l’heure qu’il est, «Les sept jours du Talion» récolte ce qu’il a longtemps semé. Le film a participé au célèbre Festival de Sundance, il est déjà vendu dans plusieurs pays et la rumeur critique s’avère plus que favorable. Son élaboration a pourtant été compliquée. «Cela a pris six ans avant que le projet se fasse, rappelle la productrice Nicole Robert, interrogée dans un restaurant de Montréal. Le financement a été très difficile. Les institutions étaient très frileuses face au sujet. Je déplore qu’il n’y ait pas de place pour quelque chose de plus risqué dans notre cinématographie.»
Contre vents et marrées, l’odyssée semble enfin arriver à bon port. Une excellente nouvelle pour Nicole Robert, qui a produit par le passé «Sur le seuil» du même écrivain, et qui s’apprête à reprendre la route vers une autre destinée, «Le vide», toujours par le tandem Podz et Patrick Senécal, qui devrait cette fois se faire dans la langue de Shakespeare.
Les mots pour le dire
Le romancier demeure humble devant le succès de ses livres, lui qui vient de voir «5150, rue des Ormes» être adapté sur les écrans de cinéma par Éric Tessier il y a de cela quelques mois. Il avoue toutefois que «Les sept jours du Talion» a marqué une rupture avec ses précédents écrits. «Je pense que c’est mon premier roman où j’ai voulu amener une position personnelle sur quelque chose de social. Je voulais faire réfléchir le monde sur quelque chose qui me tient à cÅ“ur. Cela peut être dangereux un auteur qui veut faire réfléchir son public. Il peut devenir plate, il peut devenir prétentieux. J’étais très terrifié à cette idée-là .»
S’il a scénarisé ce long métrage en prenant soin de respecter sa trame narrative originale, celui qui a écrit «Aliss», «Le passager», «Oniria» et «Hell.com» a été fasciné par la mise en scène de Daniel Grou, alias Podz. «Je trouve que cela va tellement dans l’esprit de cette histoire-là . C’est comme si la caméra se désengageait de ce qui se passe. Elle se contente de montrer. C’est en contraste avec la tête de Claude Legault où tout doit exploser. Il y a quelque chose de tragique, de fataliste dans la réalisation de Podz. Le personnage veut toujours se sauver de ce qu’il est en train de faire. Il se rend compte que ses actions sont absurdes, qu’il est en train de se détruire.»
Par son sujet, la démonstration se devait d’être violente. Ce qu’elle est, s’adressant à un public âgé de 16 ans et plus. «C’est n’est pas un film qui sera vu par tout le monde, concède le Stephen King québécois. Mais ceux qui vont l’aimer vont l’aimer exactement pour les mêmes raisons que ceux qui ne l’aimeront pas. Ça ne sera pas un film tiède. La tiédeur avec un sujet de même, il n’en est pas question. S’il y avait eu des compromis, les gens qui ont aimé le livre ne me l’auraient pas pardonnés. Les gens s’attendent à un film qui va leur rentrer dedans. Si on veut faire plaisir à tout le monde, on va faire plaisir à personne. Ce n’est pas du Céline Dion qu’on fait, c’est du cinéma confrontant.»
Une vision à montrer
Fort de son expérience nocturne dans la populaire et estimée série télévisée «Minuit, le soir», Podz est content d’avoir enfin trouvé un sujet qui lui ressemblait, lui permettant au passage d’explorer le septième art, un endroit qu’il affectionne tant. En transposant cette sombre thématique, il a pris soin de suivre à la trace les destins de ses deux personnages principaux (Bruno Hamel et Hervé Mercure), déjouant les pièges qui pouvaient se dresser devant lui, insufflant à l’ensemble une vision authentique qui comprend notamment un rythme lent et clinique, une abondance de couleurs froides, une absence totale de musique, etc.
Le cinéaste a également opté pour une approche directe et brutale, ce qui risque de ne pas plaire à tous. «C’était super important d’aller vers quelque chose de graphique, relate le principal intéressé. Le propos du film est de se poser des questions sur les conséquences de la violence, sur les conséquences de la torture, les conséquences de son geste à lui. Si tu ne la montres pas, comment tu fais pour te poser cette question-là Mais si tu l’as dans ta face, tu vas te poser des questionsÂ… Tout le monde a eu cette discussion-là . « Toi tu ferais quoi » « Ah, je le tuerais. » « Ah oui, tu le tuerais Eh bien, regarde ce que cela donne de tuer quelqu’un, de torturer quelqu’un. Comment tu fais pour vivre avec cela après »Â».
Devant autant d’Å“uvres qui traitent de vengeance, le réalisateur voulait explorer une nouvelle issue, moins moralisatrice, moins sensationnaliste. «Tu regardes Jodie Foster dans « The Brave One » et c’est cool, elle venge son gars et tout le monde l’applaudit. Mais non, je n’adhère pas à ça. Je comprends, et je le ferais probablement moi-même, mais moralement, éthiquement, dans un pays civilisé, tu n’es pas supposé faire ça.»
Des émotions à faire vivre
Heureux de retrouver celui qui l’a dirigé dans «Minuit, le soir», Claude Legault a longtemps hésité avant d’embarquer dans cette entreprise. «La difficulté du film est qu’on n’a pas la narration au « je ». Les trois quarts du livre, on est dans sa tête. C’était ça la grosse angoisse. C’est ce qui me faisait freaker au débutÂ… C’est le fun d’aller au bat avec quelqu’un qui est à son premier film. Le film me tentait, mais il était épeurant. Si cela n’avait pas été de Podz, pas sûr que je l’aurais fait.»
L’être qu’il campe est loin d’être un enfant de chÅ“ur, se transformant peu à peu en monstre. «On est allé tourner dans un petit motel reculé, se rappelle celui qui sera bientôt à l’affiche de « La cité des ombres » de Kim Nguyen et de « Filière 13″ de Patrick Huard. Là j’étais constamment avec Bruno Hamel, je dormais avec lui. Mais cela m’a aidé, je n’étais pas dépressif. C’est un personnage que j’aimais défendre. Je ne le justifiais pas, mais je le comprenais. Quelqu’un tue ta fille, tu dois avoir ne serait-ce qu’une fraction de secondes l’envie de lui arracher la tête.»
Et c’est ce qu’il fait pendant une bonne partie de l’essai, au point où quelques personnes sont sorties de la salle lors d’une projection réservée aux membres de la presse. «J’entends les gens dirent « ah, c’est pas bon, c’est trop violent ». Non, toi tu n’es pas capable. Ne juges pas le film sur cette raison-là . C’est très violent. Mais est-ce un bon film C’est ça la question à se poser. Il y a plein de films américains aussi violents et cela ne semble pas déranger les gens. Souvent la violence physique est beaucoup plus banalisée dans les films américains que dans nos films à nous. Ça nous touche plus quand c’est québécois. C’est notre musique, c’est notre langage. On a l’impression que c’est à côté de chez nous.»
Paroles de flic et de tueur
De son côté, Martin Dubreuil est conscient que le tortionnaire qu’il campe risque de laisser des séquelles chez les spectateurs. «Je n’ai pas pensé aux répercussions, au fait que le gars est vraiment un salaud, relate-t-il. Claude Legault disait « ça va nous mettre sur la map ou ça va nous effacer ». Tout le monde trouvait cela bien heavy. Moi, je ne voyais pas ça. C’est sûr qu’avec le traitement très réaliste, c’est matière à réflexionÂ… Mais je ne suis pas allé rôder autour des cours d’école pour me mettre dans la peau d’un pédophile!»
Au lieu de cela, il s’est mis corps et âme au service du créateurÂ… qui ne l’a pas épargné ! «J’ai beaucoup souffert pendant le tournage, mais cela ne me dérangeait pas, car j’aime ça souffrir, explique avec un sourire en coin celui qui était déjà de la distribution de « Sur le seuil ». En plus, j’étais bien vu de tous les techniciens, de ce monde-là qui passe un peu inaperçu. Les acteurs et les techniciens ne se mélangent pas tout le temps. Là ils venaient me voir pour savoir comment j’allais. Je me faisais beaucoup complimenter face aux défis que je relevais. Ils me voyaient geler à terre, j’étais suspendu dans les airs. Le froid, la souffrance dans les musclesÂ… J’avais trois heures de maquillage à chaque matin et c’était 1h30 de démaquillage. Après une couple de jours, j’avais des vraies plaies !»
Comédien expérimenté s’il en est un, Rémy Girard n’a eu aucun autre choix que d’être porté par la douleur de son inspecteur qui fait difficilement le deuil de sa femme, assassinée pour à peine une poignée de dollars. «Lui il est pris dans le même processus de vengeance, dans le même drame qu’Hamel. Il n’est pas capable de passer au travers. Pour lui comme policier, c’est la loi et l’ordre. Les meurtriers on les arrête, on les met en prison et c’est comme ça que ça doit fonctionner. Ça ne l’empêche pas de rentrer chez lui, de faire des crises d’angoisse, de manger son steak pas de légumes et de regarder la vidéo de sa femme qui se fait descendre trois fois par soir. Il est rongé de l’intérieur. Je pense qu’il n’a plus envie d’être policier, il n’a plus envie d’être rien. Mais cette enquête-là lui donne peut-être la possibilité de se sauver de cela. J’aimais jouer un personnage totalement introverti, refermé sur lui-même, avec une douleur vive.»
Une pulsation à refréner
De tous les thèmes traités, c’est la vengeance qui demeure au centre des enjeux, celle-là même imaginée par Patrick Senécal. «La vengeance est complexe. Je ne condamne pas mon personnage. C’est humain de vouloir se venger. Ça ne donne rien, mais on a le goût de le faire. C’est cette dichotomie-là que j’ai voulu montrer. Il ne faut pas nier la bête qui est en nous, il faut la dompter.»
C’est bien entendu plus facile à dire qu’à faire. «C’est comme un réflexe, développe Martin Dubreuil. Je ne ressens pas le besoin de me venger, mais il y a des affaires où tu as simplement le goût de répliquer. Quand c’est grave comme un cave qui tue une petite fille, c’est sûr que si tu mets la main sur ce gars-là , tu essayes de le faire souffrir le plus possible. Tu ne vas pas commencer à penser à ses problèmes antérieurs. On n’est pas des saints. Est-ce qu’on devrait l’être Peut-être, mais je ne sais pas si c’est dans la nature humaine.»
Car tôt ou tard, la vraie nature de l’être humain finit par prendre le dessus. «La vengeance est une impulsion normale, soutient Rémy Girard. J’ai l’impression que le public va réagir en étant d’accord lorsque Bruno kidnappe l’assassin et qu’il lui fait mal. Mais à un moment donné, cela n’a pas de sens, ça apporte rien. J’ai rêvé de vengeance des fois, mais ce n’est pas une chose que j’ai mise en pratique. À un moment donné, ça disparaît. Mais je peux comprendre. Je n’ai jamais eu un choc aussi violent que de perdre quelqu’un par un meurtrier. Ça doit être épouvantable.»
«Je ne crois pas à la rédemption de la vengeance, conclut Claude Legault. Je crois par contre à la justice. Mais quand la justice n’est pas appliquée, les gens ont tendance à vouloir cette vengeance-là . Je parlais à un juriste l’autre fois : « Vous donnez des peines de prison sévères, mais la personne peut sortir au tiers de sa peine! Vous riez des gens et vous les mettez en colère ». Je te jure, un jour, il va y avoir un Bruno Hamel…»
«Je crois à une justice. Je crois au travail social, à l’argent dans les programmes sociaux pour empêcher les jeunes de tomber dans les gangs de rue, pour empêcher les familles d’être pauvres. Je crois à un travail en amont et en aval. Quand le bandit est vraiment un débile, foutez-le en dedans et longtemps. Je ne veux pas le voir dans les rues. Ne lui donnez pas deux ans, donnez-lui 14 ans. La vengeance n’aide à rien. On le voit dans certains pays où ça s’entretue de génération en génération et ça n’arrête jamais. Un mort plante les racines d’un autre mort.»
«Les sept jours du Talion» prend l’affiche le 5 février 2010.
Photos de la première le 1er février 2010 au Cinéma Impérial à Montréal:

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